Portrait de Sajad, résident des Cinq Toits et « passeur de cultures »

Le tiers-lieu Les Cinq Toits, également qualifié « d’espace des possibles » au regard des logiques inclusives et solidaires qui y sont déployées, réunit en son sein une multitude d’acteurs – réfugiés, demandeurs d’asile, artistes, artisans, entrepreneurs, acteurs sociaux et associatifs – aux aspirations plurielles et aux trajectoires singulières. 

Sajad est l’un de ces acteurs, arrivé en France en février 2020. Son exil l’a conduit durant les deux premiers mois à dormir dehors, sous une tente. Il a ensuite été redirigé vers l’Hébergement d’Urgence pour Demandeurs d’Asile (HUDA) de l’association Aurore, présent aux Cinq Toits. Dans l’attente de l’obtention d’une protection internationale depuis des mois, ce jeune iranien de 31 ans est parvenu à s’inscrire à l’Université Panthéon-Sorbonne pour suivre un master qui prépare à l’activité de « passeur de cultures ». Cette formation, co-établit avec l’association Bastina (qui signifie « patrimoine » en croate), soucieuse de promouvoir et de développer un tourisme alternatif basé sur la valorisation de l’altérité et de la solidarité des territoires, offre à Sajad l’opportunité d’entrevoir des horizons nouveaux.

Passeur de culture, quèsaco ? 

Devenir passeur de cultures, c’est participer à la (re)découverte d’un territoire en posant un regard autre, qui met en lumière la mixité des cultures et la pluralité des influences qui traversent et composent un territoire. A travers des balades itinérantes urbaines, le passeur de culture propose aux citadins une immersion culturelle à la rencontre de l’histoire d’un territoire, de ses différentes identités et des divers acteurs qui le caractérisent. La xénophilie est à l’honneur, les enchevêtrements des cultures et des influences migratoires sont révélés, les préjugés et présupposés s’affaissent et l’interculturalité révèle toute sa prégnance. Le passeur, initialement étranger au territoire qu’il présente, « nous invite à d’autres connaissances, à d’autres pratiques culturelles, à d’autres représentations du monde ». Le passeur est par essence de passage, il emporte avec lui l’histoire d’une culture qui lui est proche, lui donne vie au sein d’un territoire, et la dépose au pied de passants prêts à arpenter des interstices urbains, souvent insoupçonnés.

Arriver et étudier en France au temps du confinement : une motivation mise à l’épreuve

Sajad a un master comptabilité et une licence d’architecte. Il a travaillé durant cinq ans au service comptabilité d’un hôpital à Téhéran. Pour lui, suivre une formation de passeur de culture relève moins d’une passion de toujours que d’une opportunité réelle pour s’intégrer socialement et « apprendre le français au maximum » selon ses dires. Son opiniâtreté et sa motivation pour suivre ses cours et apprendre le français n’ont eu de limites que celles posées par le confinement, qui a rendu la situation « très difficile » et « complexe ». « J’étais tout seul dans ma chambre » confie-t-il, « je ne pouvais pas poser de questions aux professeurs ». Lorsque Sajad nous montre l’un de ses cours, on y voit des termes tels que « intensification des mobilités » ou « phénomènes de transnationalisme » : on est loin de l’apprentissage de l’alphabet et du vocabulaire propres aux fruits et légumes. 

La cadence imposée par le niveau du master n’est pas le seul facteur de stress et d’anxiété pour Sajad. Son dossier de demande d’asile a d’abord suivi la procédure dite Dublin, basée sur le principe que le pays d’entrée en Europe est celui responsable de la demande d’asile de la personne. Sajad s’est vu contraint d’attendre un délai de 6 mois, période nécessaire pour être « dédublinisé », c’est-à-dire sortir de la procédure Dublin et être demandeur d’asile en France. En janvier 2021, Sajad a fait une demande d’asile qui a été refusée par l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) en mai 2021. Il a fait un recours et est aujourd’hui en attente de la réponse de la CNDA (Cour Nationale du Droit d’Asile).

La balade « Lettres Persanes au 21ème siècle : comment peut-on être iranien aujourd’hui ? »

300 ans après le roman de Montesquieu, la balade urbaine proposée par Sajad est un voyage spatial, de Téhéran à Paris, et intemporel, de 1721 à nos jours. Elle revisite l’imaginaire de la Perse à travers les siècles jusqu’au Paris contemporain du 16ème arrondissement, où Sajad nous invite à partager son patrimoine personnel. Cinq lieux du quartier sont présentés lors de la balade. Sajad a choisi la Villa de la Réunion, l’église d’Auteuil, les portes des domestiques, le carrefour d’Auteuil et enfin Les Cinq Toits comme point d’arrivée, où Sajad est hébergé par l’association Aurore. 

La balade a été construite avec l’association Bastina et des étudiants de l’université Paris 1. Elle met en avant des lieux qui représentent l’immigration dans le quartier : des lieux permettant aux migrants de vivre dans le quartier, et des lieux barrières, qui les empêchent de s’intégrer. Avant d’ouvrir ces visites au public, une présentation a été faite aux professeurs et étudiants de l’université, incluant notamment l’histoire des cinq lieux. Puis, Sajad a proposé la visite pour la première fois devant ce public restreint. Parler devant un public n’est pas chose aisée et Sajad a participé à des ateliers de théâtre à l’université pour l’aider à gérer son stress devant un auditoire. Aujourd’hui, plusieurs balades ont été suivies par le public extérieur. La prochaine date à noter dans les agendas est celle du samedi 18 septembre à 14h30, à l’occasion des Journées Européennes du Patrimoine (durée : 1h30 à 2h). Inscription gratuite auprès de bastina@bastina.fr

La formation de passeur de cultures donne à Sajad des perspectives auxquelles il peut se rattacher, « une vie utile », lui permettant « d’augmenter sa motivation » face au marasme que beaucoup de demandeurs d’asile connaissent. « Sans se donner la peine, on ne peut trouver de trésors », proverbe iranien partagé par Sajad, qui illustre que trop bien la démarche dans laquelle s’inscrit ce passeur de culture en devenir : à la recherche d’un trésor prêt à être partagé.

Usbek (premier plan) et Sajad (arrière plan) : 2 iraniens, 300 ans d’écart !