A la frontière biélorusse-polonaise, les exilés utilisés comme instrument politique

Une famille kurde dans la forêt à proximité de la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, le 9 novembre 2021. (WOJTEK RADWANSKI / AFP)

« Si nous voulons éviter le pire, c’est-à-dire la guerre, nous devons respecter la vieille règle : Si tu veux la paix, prépare la guerre », a déclaré Jaroslaw Kaczynski, président du parti polonais au pouvoir « Droit et justice » PiS. En Pologne, il est beaucoup question de « guerre » depuis que des personnes exilées tentent d’entrer dans le pays via la Biélorussie pour se réfugier dans l’Union Européenne. Une guerre dont les armes ne sont rien d’autre que des vies humaines, enfermées entre deux pays, encerclées par l’armée, exposées aux forces meurtrières des forêts hivernales.

Depuis l’été 2021, de nombreuses personnes exilées, principalement des Kurdes irakiens, se rendent en Biélorussie pour tenter de traverser la frontière polonaise et se réfugier dans l’UE. À l’origine de ce mouvement migratoire semble se trouver une stratégie politique néfaste du président de la Biélorussie Alexandre Loukachenko, accusé par l’Union Européenne d’avoir orchestré cette crise lui-même. L’autocrate biélorusse a mis en place des mesures pour faciliter considérablement l’arrivée de personnes migrantes dans son pays, fort probablement en raison des sanctions auxquelles son régime fait face de la part de l’UE depuis la manipulation des élections présidentielles de 2020. Une écrasante majorité des observateurs affirment même avec conviction que les autorités biélorusses encouragent et soutiennent les migrants directement pour forcer la frontière polonaise. Les Syriens, Irakiens ou Afghans n’ont pas attendu longtemps pour saisir cette opportunité, les frontières européennes étant défendues avec fermeté depuis 2015.

Les personnes exilées exposées au froid et aux refoulements illégaux des gardes-frontières

Pourtant, la promesse d’une nouvelle route migratoire vers l’UE s’avère être une impasse pour ces personnes en quête d’une vie meilleure. Depuis des mois, ils sont des milliers à être exposés aux températures glaciales de la forêt « Bialowieza », dans un piège infernal qui a déjà causé au moins 12 morts selon les médias polonais. Aux forces de la nature s’ajoutent les forces de l’ordre polonaises qui constituent une menace tout autant dangereuse pour ces personnes en détresse. Selon l’organisation Human Rights Watch, la Pologne est responsable de « graves violations des droits de l’Homme » à l’égard des personnes exilées. Les refoulements quotidiens des migrants, nommés illegal pushbacks, sont devenues une norme aux frontières européennes, bien qu’ils soient en infraction avec le principe du « non-refoulement » édicté par le droit international et la Convention européenne des droits de l’homme.

« Des hommes, des femmes et des enfants sont victimes de refoulement sous forme de ping-pong de part et d’autre de la frontière depuis des jours et des semaines par des températures glaciales, sans que l’aide humanitaire dont ils ont désespérément besoin ne puisse leur parvenir, bloquée aussi bien en Pologne qu’en Biélorussie » (trad. de l’auteure), a dénoncé Lydia Gall, chercheuse à Human Rights Watch (HRW).

Pourtant, toute mesure empêchant les personnes exilées d’entrer sur le territoire européen semble être saluée par l’Union Européenne. Depuis fin novembre, une zone tampon d’une longueur de 400 kilomètres a été mise en place par les autorités polonaises. Fermement défendue par 15 000 soldats, la police et les gardes-frontières, cette zone établie pour une durée de trois mois est inaccessible à toute personne non-résidente. Plus précisément, cette barricade hermétique ne fait exception ni pour l’aide absolument essentielle des ONGs, ni pour la couverture médiatique des évènements à la frontière. L’absence quasi-totale de transparence entrave non seulement le témoignage de violations des droits humains par les journalistes et organisations, mais permet également aux autorités biélorusses de continuer à propager leur promesse illusoire d’une porte ouverte vers l’UE, attirant davantage de candidats à l’asile. 

La migration comme outil de pression politique 

Bien que Loukachenko soit indéniablement à l’origine de cette crise humanitaire, il serait inexact de l’identifier comme seul responsable.

« L’UE s’est mise toute seule dans cette situation difficile, et ce, de manière systématique. La vulnérabilité de l’Occident ou de l’UE est très clairement visible. Et on la reconnaît aussi au fait que l’on passe très rapidement à un discours de crise. » (trad. de l’auteure),

affirme Andreas Pott, directeur adjoint de l’Institut de recherche sur les migrations et les études interculturelles de l’université Osnabrück, dans une interview avec Deutschlandfunk. Selon Pott, ce phénomène est surtout dû à l’absence d’une politique migratoire homogène à l’échelle européenne et au report de la responsabilité de la gestion des flux migratoires à quelques États frontaliers, notamment la Grèce, l’Italie et désormais la Pologne. 

Cette vulnérabilité occidentale dont le chercheur témoigne semble également être en corrélation avec certaines mesures mises en place pour diminuer la migration vers l’Europe. Depuis la « crise migratoire » de 2015, l’UE a établi des contrats avec des pays non-européens pour réduire la migration vers l’Europe. Est particulièrement concernée la Turquie, pays avec la plus grande population de réfugiés au monde et qui accueille 3,7 millions de Syriens, dont une grande partie auraient pu faire le choix de frapper aux portes de l’Europe. Cependant, ce contrat constitue une épée à double tranchant. À plusieurs reprises, la Turquie a menacé d’ouvrir ses frontières pour « inonder » l’UE avec des « vagues migratoires », et est même passée à l’action en 2020. L’attaque turque de la Syrie du Nord kurde en 2019 en est l’exemple par excellence. Malgré son infraction aux principes du droit international, cette agression militaire n’a engendré aucune sanction de la part de l’UE, fort probablement en raison de la menace de la part de Recep Tayyip Erdoğan d’ouvrir sa frontière avec la Grèce. Loin d’être un cas exceptionnel, la Turquie fait partie de ces régimes qui instrumentalisent régulièrement les personnes exilées comme outils politiques pour défendre leurs propres intérêts.

L’Europe impuissante face au chantage politique 

Selon la politologue et auteure du livre « Weapons of Mass Migration » Kelly Hill, ce phénomène se répète cycliquement au cours de l’histoire, et s’avère être hautement efficace.

« Dans un peu plus de 75% des cas où des États font du chantage à d’autres États en brandissant la menace de l’immigration, ils obtiennent gain de cause pour au moins une partie de leurs demandes. » (trad. de l’auteure).

Par conséquent, l’UE se rend hautement vulnérable face aux acteurs clefs des routes migratoires vers l’Europe, se mettant en position de vulnérabilité pour un chantage perpétuel qui instrumentalise en toute occasion des vies humaines comme armes politiques.

La très probable répétition de tels scénarios dans le futur appelle à trouver des solutions concrètes. Si la menace de migration connaît un tel impact politique, c’est qu’elle sait générer une peur qui tend à s’affranchir des faits rationnels. Nombreux sont les acteurs politiques qui veulent à tout prix éviter un « nouveau 2015 ». Or, il s’agit ici de quelques milliers de personnes qui cherchent à se rendre sur le territoire européen, et non de millions comme lors de la crise de 2015. Dans une Europe qui se penche progressivement vers la droite populiste, la politique du symbolisme semble dominer la question migratoire. Pourtant, alors que les années à venir verront inéluctablement augmenter le nombre de personnes exilées dans le monde, il convient de trouver une stratégie unifiée à l’échelle européenne qui prend en charge l’enjeu migratoire de façon pragmatique et globale. Cela n’est pas seulement primordial pour la stabilité de l’Union Européenne à l’extérieur et l’intérieur, mais aussi et surtout pour les vies humaines que ces épreuves de force politiques mettent en danger imminent. 

Propos recueillis par Luna Schafitel, stagiaire aux Cinq Toits

SOURCES :

https://www.lefigaro.fr/international/crise-des-migrants-la-pologne-affirme-que-la-bielorussie-a-change-de-tactique-20211120

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/11/18/nous-sommes-devenus-les-pions-d-un-jeu-d-echec-entre-la-bielorussie-et-la-pologne-qui-nous-bougent-comme-ils-veulent_6102496_3210.html

https://www.lemonde.fr/international/article/2021/11/18/nous-sommes-devenus-les-pions-d-un-jeu-d-echec-entre-la-bielorussie-et-la-pologne-qui-nous-bougent-comme-ils-veulent_6102496_3210.html

https://www.deutschlandfunk.de/lukaschenko-gegen-die-eu-wie-belarus-gefluechtete-als-100.html

https://www.deutschlandfunk.de/belarus-wenn-migration-an-der-eu-aussengrenze-zur-waffe-wird-100.html

https://www.deutschlandfunk.de/grenze-zwischen-belarus-und-polen-100.html

https://www.deutschlandfunkkultur.de/flucht-ueber-deutsch-polnische-grenze-die-neue-belarus-route-100.html

https://www.consilium.europa.eu/de/press/press-releases/2021/11/15/belarus-eu-broadens-scope-for-sanctions-to-tackle-hybrid-attacks-and-instrumentalisation-of-migrants/

https://data2.unhcr.org/en/situations/syria/location/113

https://www.francetvinfo.fr/monde/europe/migrants/crise-des-migrants-a-la-frontiere-pologne-bielorussie/crise-migratoire-la-pologne-et-la-bielorussie-interdisent-l-acces-a-leur-frontiere-a-l-onu-qui-voulait-enqueter_4889077.html

https://www.lci.fr/international/bielorussie-12-morts-aide-humanitaire-bloquee-le-point-sur-la-crise-migratoire-a-la-frontierentre-la-pologne-et-le-belarus-2203645.html

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