L’urbanisme transitoire

Miroirs des sociétés et de leur modèle d’organisation, les villes témoignent de leurs époques. Elles nous renseignent sur les phénomènes – sociaux, économiques, politiques – qui la traversent, et nous informent sur l’évolution de nos modes de vie et d’organisation, individuels et collectifs.Témoin d’un espace urbain en pleine mutation, notamment marqué par le processus de désindustrialisation amorcé durant la seconde moitié du XXe siècle, l’urbanisme transitoire voit sa place grandir dans la composition des territoires. Des tiers-lieux, à l’instar des Cinq Toits, prennent placent dans l’espace et proposent des modèles d’urbanisme nouveaux, permettant ainsi de dépasser les logiques du marché. En regroupant trois centres d’hébergement, une trentaine de structures issues de l’artisanat, de l’ESS ou de l’associatif, et en souhaitant intégrer les riverains dans son écosystème, les Cinq Toits comme projet d’urbanisme transitoire et comme « laboratoire des solidarités » visent à renforcer les liens sociaux et à repenser de nouvelles formes d’interactions entre des individus d’horizons divers.

L’urbanisme transitoire : une réponse aux enjeux territoriaux contemporains

A contrario des occupations dites « temporaires », qui s’inscrivent sur une période prédéfinie et qui n’ont pas vocation à influer les projets urbains futurs, l’urbanisme transitoire doit se penser comme une phase de transition, comme un projet qui s’intercale dans une temporalité urbaine non-exploitée (espace délaissé, projet urbain non-défini, avant-projet, période de faisabilité du projet futur), et comme une opportunité de préfigurer les aménagements urbains de demain. Cette notion renvoie aux pratiques d’urbanisme d’occupation et d’aménagement temporaire d’espaces en transition, publics ou privés, ouverts ou bâtis, afin d’en stimuler les usages, d’y renforcer les interactions et d’y générer des pratiques de valorisation spatiale et de (ré)investissement social. L’urbanisme transitoire conduit à l’occupation temporaire d’espaces vacants, réinvestis collectivement pour répondre aux problèmes d’accès à l’espace, d’exclusion sociale et symbolique, et de cloisonnement spatial.

En 2013, le territoire d’Île-de-France comptait 3,6 millions de mètres carrés de bureaux vacants. Cette vacance structurelle prive certains espaces d’une valeur d’usage potentielle, et participe à l’éviction de certaines franges de la population de l’espace urbain. Par ailleurs, l’inaccessibilité de l’offre immobilière traditionnelle pour certaines catégories sociales accentue les exclusions socio-spatiales, et fragilise le potentiel intégrateur des villes. Les projets portés par l’urbanisme transitoire permettent la défense de ce que le sociologue Henri Lefebvre qualifie de « droit à la ville », c’est-à-dire un droit pour tous les citoyens à participer à la construction et de la transformation de l’urbain, et à disposer d’une « liberté d’agir ».

L’urbanisme transitoire comme modèle d’urbanité nouveau

Ces occupations de transition permettent la mise en place d’expérimentations sociales, qui visent à repenser la fabrique de nos villes et la manière dont nous souhaitons les investir : elles favorisent l’accès à des locaux en ville pour des personnes ou structures exclues du marché immobilier ; elles agissent comme des catalyseurs de créations artistiques et culturelles ; elles encouragent la mise en branle de nouveaux modèles socio-économiques, en conférant à la valeur d’usage une place centrale dans la programmation urbaine ; plus largement, elles contribuent à l’instauration de nouveaux cadres de socialisation, en inventant un urbanisme plus solidaire et inclusif.

L’implantation de ces nouvelles pratiques urbaines peut susciter la rencontre de plusieurs mondes, professions et logiques d’action diverses. La planification, l’aménagement et la gestion de ces projets peuvent générer une concertation globale entre acteurs publics, privés et associatifs, tous mis autour d’une même table pour répondre à un besoin social et territorial identifié. Si ces lieux se différencient par les projets qui y sont développés et les modes de gouvernance et d’organisation choisis, ils se rejoignent sur l’importance qu’ils accordent à l’ancrage territorial et à la revitalisation collective de la ville.

L’urbanisme transitoire : une logique d’action affranchie de toutes logiques marchandes ?

Face aux processus de privatisation et de financiarisation de la production urbaine, des initiatives, à l’instar de celles proposées par l’urbanisme transitoire, tentent de « réintroduire la notion de communs urbains, afin de construire un immobilier dit solidaire ou accessible » [1]. Il convient de se questionner sur les conditions à réunir pour proposer une offre alternative au capitalisme foncier, et ainsi sortir d’une logique exclusivement marchande au profit d’une logique territoriale basée sur la valeur d’usage de l’espace.

En réponse aux distanciations sociales, physiques et symboliques actuelles, à l’atomisation de nos liens sociaux, à l’aseptisation des espaces, à l’uniformisation de nos modes de vie et face aux fractures sociales, économiques et environnementales que nous connaissons, l’essaimage de ces lieux alternatifs, de ces « communs urbains » nous invitent à repenser les logiques marchandes et prédatrices qui structurent et organisent nos villes au profit d’une offre immobilière alternative.

Références

[1]. Plateau Urbain, coopérative de la vi[ll]e en commun. Rapport d’activité 2019. 71 p.