Le conflit syrien

En 2011, la société syrienne implose. Alors que l’élan révolutionnaire des Printemps arabes se propage depuis l’Égypte et la Tunisie jusqu’en Syrie, le gouvernement de Bachar al-Assad répond aux acteurs de la rébellion par la force et plonge ainsi son pays dans une guerre civile qui dure depuis maintenant plus de dix ans. Retour sur la mise en place et sur les chiffres du conflit syrien.

Selon Zeid Ra’ad Al Hussein, Haut-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’homme en 2017, la crise syrienne constitue la « pire catastrophe commise par l’homme que le monde ait connu depuis la Seconde Guerre mondiale » (ONU info, 2017). Il ajoute que le pays de Bachar al-Assad est désormais « une chambre de torture : un lieu d’horreur sauvage et d’injustice absolue ». 10 ans après le début de la crise, le bilan est dramatique : 13 millions de Syriens ont dû fuir leur foyer, 6,6 millions ont quitté le pays, 90% des enfants en besoin d’aide humanitaire selon l’ONU, 227 413 civils ont été tués, 87,97% ayant été tués par les forces du régime syrien et les milices iraniennes selon le Syrian Network for Human Rights (SNHR, 2021).

Au cours des quarante-huit années de règnes cumulées de la dynastie Al-Assad, les appareils sécuritaires du régime ont pratiqué d’innombrables arrestations arbitraires, se sont adonnés à la torture et à l’exécution de centaines de milliers d’opposants ainsi que de leurs proches.

À la mort d’Hafez al-Assad, en septembre 2000 paraît le Manifeste des 99 rédigés par des intellectuels syriens et exigeant « la fin de l’état d’urgence et des lois d’exception en vigueur depuis 1963 en Syrie, l’amnistie générale pour tous les détenus politiques, l’autorisation du retour des exilés, l’instauration d’un État de droit, la garantie des libertés publiques, la reconnaissance du pluralisme politique et intellectuel, ainsi que de la liberté d’expression, de réunion et d’information » (Hadidi, Majed, & Mardam-Bey, 2018).

Cela en dit long sur la situation en Syrie, dix ans avant que la crise n’éclate, et les années 2000 n’ont fait que renforcer cette situation à laquelle s’ajoutent des inégalités économiques toujours plus fortes.

Des manifestations pacifiques durement réprimées dans des villes stratégiques et symboliques

Alors que Bachar al-Assad affirme devant les caméras du monde entier que, contrairement à ses voisins, son pays ne connaîtra pas de Printemps arabes, le peuple syrien se rassemble à Damas le 15 mars 2011 sous le slogan « Une Syrie sans tyrannie, sans loi d’urgence ni tribunaux d’exception ». Durant l’année 2011, des centaines de milliers de manifestants pacifiques descendent dans la rue dans tout le pays mais la répression ne cesse de s’accentuer, des centaines de civils sont arrêtés et disparaissent dans les prisons du régime. Bien que cette année ait été une phase de contestation pacifique (Baczko, Dorronsoro, & Quesnay, 2016), ce sont déjà 5000 personnes qui ont perdu la vie durant les conflits entre civils et forces du régime selon l’ONU.

… à la transformation et radicalisation du conflit en guerre civile

Toutefois, la révolte s’étant étendue à l’ensemble du pays et l’armée ayant été fragilisée par les nombreuses défections, le régime de Bachar al-Assad n’est plus en capacité de contrôler l’ensemble de son territoire. La priorité va alors être donnée à la protection des grandes villes – Damas, Alep, Idlib, Homs notamment – et les rebelles vont progresser dans le pays.

Les Syriens entrent alors dans une phase d’insurrection unanimiste durant les années 2012-2013 et les grandes villes vont devenir le théâtre des conflits. Dans le Nord-Ouest du pays, ce sont les populations locales qui vont administrées les zones dites « libérées » en créant des « Conseils civils ». En outre, le régime évacue les trois principales régions kurdes (Afrin, Kobane, Qamishli) qui sont alors contrôlées par le Parti de l’union démocratique (PYD, la branche syrienne du PKK) et sa branche armée, les Unités de protection du peuple (YPG).

qui va également devenir un terrain de rivalités régionales et internationales.

Par ailleurs, durant l’année 2012, le conflit syrien commence à avoir des réelles conséquences locales, régionales mais aussi internationales. On va alors pouvoir parler non seulement de crise syrienne mais aussi de conflit syrien. C’est une étape importante dans la chronologie du conflit puisque cela marque les prémices de l’internationalisation du conflit, la division de plus en marquée du pays entre le nord et le sud ainsi que l’émergence du rôle stratégique et symbolique de la prise de certaines villes, relevant particulièrement d’enjeux économiques, ethniques et symboliques.

Alors que le régime est à bout de souffle, ses effectifs ayant été durement affaiblis et les rebelles gagnant de plus en plus de terrain, Bachar al-Assad fait appel aux Russes. Ainsi, le 30 septembre 2015, un contingent aérien dépêché par Moscou intervient dans les provinces d’Alep et de Lattaquié. Cela marque le début de l’intervention militaire russe en Syrie pour sauver le régime. De nombreux renforts sont également déployés par le Hezbollah libanais, les Gardiens de la révolution iraniens et des milices chiites.

Le régime d’Assad ainsi soutenu va alors reconquérir progressivement une partie de son territoire : en décembre 2016, Alep-est, bastion de la rébellion anti-Assad, est reconquis ; en avril 2018, c’est la Ghouta de Damas qui redevient sous contrôle gouvernemental. D’autre part, la coalition internationale avec l’aide des milices kurdes se charge de combattre l’EIIL (Etat Islamique en Irak et au Levant) : en octobre 2017, l’EIIL est chassé de Raqqa puis en mars 2019, la défaite de l’EIIL durant la campagne de démilitarisation du Nord-Ouest dans la province d’Idlib est proclamée par les États-Unis et les milices kurdes.

Un pays fragmenté

Aujourd’hui, la Syrie est un pays fragmenté. Bachar al-Assad est parvenu à reconquérir la « Syrie utile », soit la « zone où se sont rabattues les principales fonctions de l’État et du régime – police, administration, « État social » -, et ce, afin de préserver le cœur du pouvoir dans une stratégie de résilience de l’État précaire. C’est aussi la zone historique du consensus social et politique transconfessionnel du régime caractérisé par une mixité confessionnelle et une population bourgeoise » (Djebbi, 2015).

Une enclave persiste au nord-ouest dans laquelle se sont regroupés différents groupes armés issus de la rébellion. Il y a également une zone au nord-est contrôlée par les forces kurdes ainsi qu’une forme de protectorat turque au nord du pays.

Selon David Rigoulet-Roze, « aujourd’hui, le régime de Bachar al-Assad finalement est stabilisé. L’essentiel des grands combats a eu lieu, aujourd’hui il y a des combats sporadiques mais globalement, il y a un cessez-le feu plus ou moins respecté (…) La rébellion a été écrasée par, d’une certaine manière, la détermination des soutiens de Bachar al-Assad » (Rigoulet-Roze, 2021).

Article rédigé par Anne Girard, référente de l’épicerie et du vestiaire solidaires

Sources :
  • Baczko, A., Dorronsoro, G., & Quesnay, A. (2016). Syrie. Anatomie d’une guerre civile. Paris: CNRS Éditions.
  • Cattaruzza, A. (2014). Atlas de guerres et conflits. Un tour du monde géopolitique. Paris: Éditions Autrement.
  • Djebbi, S. (2015). La stratégie de gestion des forces armées sous les Assad : les limites des logiques ethno-confessionnelles. Dans S. Haddad, Les armées dans les révolutions arabes, Positions et rôles, Perspectives théoriques et études de cas (p. 127). Rennes: Presses universitaires de Rennes.
  • Hadidi, S., Majed, Z., & Mardam-Bey, F. (2018). Dans la tête de Bachar Al-Assad. Actes Sud.
  • Piot, O. (2020). Les Kurdes, un nouveau sentiment d’abandon. Le Moyen-Orient en Cartes, p. 114.
  • Rigoulet-Roze, D. (2021, mars 23). 10 ans plus tard, où en est la Syrie? Ça dit quoi? Tournesound.
  • SNHR. (2021, mars). Récupéré sur Syrian Network for Human Rights: https://sn4hr.org/#

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